février 1, 2024

« La formation est notre moteur de croissance »

Entretien avec le Dr Abdirachid Mohamed Ismail, enseignant-chercheur de l'Université de Djibouti et consultant dans le domaine de la formation et du renforcement du capital humain.

1ère question :

Vous concourez aux missions du Cabinet Alliance qui propose des formations et des renforcements des capacités, que ce soit pour les employés ou les organisations. Pouvez-vous nous expliquer en premier lieu ce que vous faites au juste ?

Tout à bord, en étant enseignant et Consultant dans la formation et le renforcement du capital humain, je suis amené à accompagner les entreprises dans deux domaines qui constituent le cœur de mes interventions, à savoir la communication et le management. J’interviens essentiellement dans ces deux thématiques qui couvrent un large spectre de formations et d’accompagnement auprès des organisations. Mais les activités du Cabinet Conseil Alliance vont au-delà de la formation, et touche toute la chaîne de la valorisation des ressources humaines : recrutement, bilan de compétences, team-building, team-working, coaching, etc.

 2ième question :

Plus concrètement, pouvez-vous nous parlez de vos actions, démarches et procédés ?

Très bien. Le but de toute organisation, qu’elle soit à but lucratif ou non, est d’être efficace et productive. Les experts sont unanimes pour lier ce but au capital humain dont dispose l’organisation, à savoir le niveau de formation, de compétence et de motivation de ses employés. Et nous n’avons pas besoin d’étudier beaucoup pour savoir qu’un personnel bien formé, bien encadré et motivé, impactera positivement son organisation et lui permettra d’atteindre ses objectifs. La question  est : où commence ce processus d’efficacité pour une entreprise ou une organisation ? Nous pensons que pour toute organisation, cela commence au recrutement. Toute organisation qui vise l’excellence sera attentive à son processus de recrutement.

La deuxième étape  de ce processus, ce sera l’intégration du ou de la recru(e) dans l’organisation, une étape que les organisations négligent beaucoup malheureusement. Si la personne recrutée est laissée à elle-même, non guidée et non managée de manière appropriée, elle ne tardera pas à constater un manque d’intérêt de la part de l’organisation par rapport à ses activités. Le/a nouveau venu(e) finira par se fondre dans l’atmosphère ambiante qui, dans ce cas de figure, se caractérise par un certain relâchement. La troisième étape de ce processus d’efficacité et du renforcement de son capital humain, est la phase centrale, celle du management du personnel, qui elle comprend plusieurs volets que nous ne pouvons pas détailler tous ici. Parmi ces volets, il y a naturellement celui de la formation, qui est une des activités importantes de Conseil Alliance.  

 

3ième question :

Chaque personne qui souhaite se former a une raison. Mais quelles peuvent être les raisons selon vous pour se former ?  

C’est une grande question.  La formation est notre moteur de croissance. Depuis notre arrivée au monde, nous nous développons par la formation. Tout d’abord celle que nos parents nous prodiguent, puis celle de la famille un peu plus élargie, incluant la fratrie et l’entourage immédiat, puis l’école et en fin l’université. Tout cela sont des formations que l’on reçoit de l’extérieure, et suit ensuite ou devrait suivre notre propre auto-formation, à laquelle de façon l’université nous prépare normalement. Dans le cadre de cette auto-formation, on va s’instruire en complétant ou approfondissant des savoirs reçus, ou on en acquérant des nouveaux. Le but de cela étant de travailler à son propre épanouissement et développement. Il ne faut pas croire que la formation s’arrête à l’acquisition de savoirs techniques utilisables uniquement dans le cadre professionnel.

Nous avons différents états d’être, un état physique, psychique, intellectuel ou spirituel. On peut les catégoriser différemment, mais chacun de ses états à un besoin propre. La formation c’est ce qui permet de remplir ces besoins, elle est la seule façon que nous avons de développer l’ensemble de notre potentiel. Connaissons-nous l’ensemble de notre potentiel ? Sur le plan physique, un peu, mais sur les autres plans, il est difficile de le connaître. Ce sont sont de réservoirs de capacités dont nous utilisons une infime partie…et auxquels nous ne pouvons accéder que par des formations appropriées.

 

 4ième question :

Vous avez parlez de la formation au sein de la famille, de l’école, de l’université, de l’auto-formation, mais vous n’avez pas évoqué la formation dans l’entreprise. Pouvez-vous en dire un mot ?

Comme nous le disions tout à l’heure, les ressources humaines sont considérées comme le premier capital de l’entreprise. En effet, ce qui fait d’une entreprise une structure vivante qui peut croitre, se développer, c’est son capital humain. Tous les autres types de capitaux (financier, technologique, immobilier, etc.), aussi important soient-ils, ne peuvent seuls lui assurer une survie pérenne. La croissance d’une entreprise se fait parallèlement à la croissance de son capital humain, en qualité et en quantité. Et qu’est-ce qui peut augmenter la qualité de son personnel et de son productivité, si ce n’est la formation ? Pour l’entreprise, ce n’est pas seulement un devoir social der continuer à former son personnel, c’est aussi une nécessité économique. La corrélation entre un personnel bien formé et sa rentabilité économique n’a plus besoin de preuve.  

 5ième question :

Si vous deviez conseiller une entreprise dans son plan de formation, qu’est-ce que vous lui diriez ?

C’est une très bonne question, car on pense souvent aux formations techniques, qu’on appelle aussi  formations de spécialité. On forme une personne  en comptabilité, en informatique, en droit, en gestion de projet, en vente, en RH,  etc. Ce sont des formations qui ont un but précis pour booster le savoir-faire d’une personne dans un domaine particulier. Mais il y aussi les formations en compétences douces, plus connues sous le nom anglais de soft skills. Leurs appellations de compétences humaines, compétences de vie, ou compétences transversales ont disent long de leur importance pour l’être humain. Des  études à grande échelle menées par les géants du net, Google et LinkedIn, ont montré, que ce qui détermine l’avancement dans une carrière à plus de 80%, ce sont ces compétences soft. Plus de 90% des professionnels du recrutement se fondent en grande partie sur ces compétences dans leur choix.  Et nous aussi nous  constatons chez les entreprises que nous accompagnons ces mêmes faits : une personne qui a des hautes compétences humaines, non seulement avancent vite dans son travail, mais apporte aussi beaucoup plus de satisfaction que les personnes qui ont peu développé leurs compétences humaines.  La question est : c’est quoi ces compétences humaines ? Ce sont les compétences d’adaptation, de communication, de motivation, de patience, d’écoute, de respect, de pardon, de ponctualité, d’aptitude relationnelle, d’intelligence émotionnelle, de capacité de résolution de problème ou de conflit, d’empathie, de gestion de temps, de prise d’initiative, de présentation,  d’autonomie, etc. Il y a plus d’une quarantaine de compétences répertoriées dont on a mesuré l’impact sur la productivité de l’individu et de l’organisation. La plus importante de ces compétences étant la communication, appelée « mère des soft skills », car elle fait appel à la moitié de ces compétences. 

Pour répondre donc directement à votre question, je dirais que toute organisation, de quelque nature et taille qu’elle soit, a besoin de  former l’ensemble de son personnel à ces compétences. Ces compétences construisent l’être humain de l’intérieur, elles les attachent à un centre à la fois universel et local, lié à ses valeurs et son écosystème. A partir de ces formations, on installe une culture d’organisation, une enveloppe culturelle partagée, qui impacte positivement son environnement de travail. Mais pour ancrer cette enveloppe, il faut procéder méthodiquement et progressivement.

6ième question :

Concernant les motifs qui poussent à agir, que faut-il pour que les salariés soient amenés à se dépasser et qu’ils aient de meilleurs résultats ?

Tout de dépend de la culture de l’organisation. Vous savez nous n’allons pas inventer l’eau. Toute personne qui s’est intéressée sérieusement à la gestion des ressources  humaines sait les différents leviers de cette gestion, que ce soit en recrutement, en mérite et rétribution salariale, en évaluation et suivi des carrières. Mais nous sommes dans une culture où le self-esteem, ou le respect de soi,  est important. C’est un facteur dont il faut tenir compte de son management, et dans la motivation de son personnel. Aujourd’hui on parle beaucoup même dans les pays du nord du « management vertueux », d’organisation opale, qui prend appui sur les valeurs humaines. Cela fait partie des révolutions douces en cours dans le monde, qui sont la lame de fond. Nous sommes dans un monde qui bouge, et les valeurs et les comportements qui ont fondé le capitalisme, avec son lot d’injustice sociale et d’exploitation, sont en perte de vitesse. Les gens réclament de la reconnaissance pour les efforts, de la considération pour leur personne, de la justice dans leur management, plus que la rétribution par l’argent, même il n’est pas absent dans l’équation.

Pour revenir à votre question, l’être humain, pour avancer et se parfaire,  a besoin à la fois de contrainte et d’espace d’expansion, comme la respiration. Ce qu’on appelle communément « le bâton et la carotte », pour le dire plus grossièrement. Mais il nous faut faire attention, les deux doivent être subtilement équilibrés pour faire avancer la personne que l’on manage, qui est la plus grande responsabilité d’un manager.  Si nous n’avons que le bâton, ou que la carotte, il ne peut y avoir de management efficace. Car, même s’il n’y a que la carotte, un certain moment, la personne va en réclamer davantage, et si elle ne les reçoit pas, ce sera la démotivation. Parfois, dans nos organisations, on rencontre des personnes qui pensent que leur salaire est un acquis, et que toute tâche qui sort un tant soit peu de son périmètre de fonctionnement habituel, doit se traduire par une prime. Comment motiver des telles personnes ? Ce n’est pas simple en effet. Il faut revoir toute sa politique managériale.

 

7ième question :

Quel est l’avenir de la formation professionnelle à Djibouti ?

Je crois qu’on peut répondre à votre question à deux niveaux : au niveau de la formation scolaire et universitaire,  et au niveau de la formation continue, dans les organisations et les entreprises. L’avenir de la formation académique dépend des besoins des organisations, en termes d’emploi. Le système de la formation, quel que soit le niveau, doit forcément répondre à ces besoins.  Il faudrait cependant tenir compte  de notre tissu économique dont le besoin en termes de qualification technique n’est pas élevé. Beaucoup d’emplois peuvent être satisfaits avec des qualifications de niveau CAP, BEP ou BAC, comme pour les caissiers, standardistes, réceptionnistes ou chargés d’accueil, agents de bibliothèque, agents de gestion comptable, assistants de ressources humaines, officiers d’Etat civil, assistants secrétaires, agents d’intervention sociale, responsables de stock, magasiniers, serveurs, imprimeurs reprographe, mécaniciens auto, chauffeurs professionnels, agents de sécurité, conducteurs de camion poids lourd, conducteurs de semi-remorque, conducteurs d’engin de chantier, chefs- chantier, manutentionnaires, peintres, carreleurs, soudeurs, cuisiniers, gardes-enfant, animateurs de CDC, maçons, agents d’entretien polyvalent, etc. Certaines qualifications peuvent être poussées jusqu’au BTS.  Il peut se poser des questions sur la qualité de ces diplômes aujourd’hui, mais en termes de savoir-faire pratiques à maîtriser, ces niveaux sont suffisants. Ainsi,  au niveau des agents d’exécution, la formation professionnelle peut répondre à nombre de besoins dans différents secteurs d’activités, toute autant que la formation professionnelle universitaire est importante pour combler les besoins dans le management intermédiaire et supérieur, dans les tous secteurs d’activité.

Concernant la formation professionnelle en entreprise, on sent que les grandes entreprises dans le pays recommencent à donner de l’importance à la formation de leurs employés, à avoir des plans de formation, et à prendre la mesure de l’importance de celle-ci dans leur stratégie de croissance.  Mais c’est une culture qui est loin d’être partagé. Et le plus grand employeur qui est l’Etat est loin d’être leader dans ce domaine.

8ième question :

Quelle est votre vision pour les années à venir et quels sont vos objectifs pour accroître un peu plus la formation ?

Nous sommes entrés dans un monde qui évolue vite, et qui nécessite des capacités réflexives du même ordre. Notre façon d’appréhender la réalité ne sera plus la même, nos systèmes de formation peinent déjà à être dans la révolution engagée par internet, c’est un phénomène général que l’on observe partout en Afrique. La révolution qu’introduit d l’intelligence artificielle sera encore plus profonde, elle va modifier notre système évaluation, de nos besoins en compétences.  Nous sommes un petit pays, avec notre million d’habitants, nous pouvons nous adapter vite à ce monde nouveau. Notre population est principalement jeune et nous n’avons pas de mouvements corporatistes attachés à des privilèges qui refusent le changement. Dans un tel monde, nous avons besoin de développer des compétences supérieures à celles de la machine,  ces compétences sont les compétences soft, les compétences humaines. Il est donc principale de prendre conscience de l’importance de tes compétences qui ouvrent sur des nouveaux champs d’étude.

 Les pays n’avancent et ne se développement qu’à partir de leur propre invention, de leur propre génie, ceux qui sont dans l’imitation et la reproduction, restent des consommateurs, et finissent pas être la matière première de ceux qui croissent et se développent.  On a besoin de construire notre société de l’intérieur à partir d’un corpus académique validé scientifiquement, de former des penseurs authentiques,  des imaginatifs, des créatifs, et les plus belles créations sont celles qui portent quelques traces de l’esprit humain, voire divin. Le Cabinet Conseil Alliance participe à sa manière à cette révolution douce qui est en cours dans le monde.